Sur moins de 1 m2, la peinture du retable de Saint Roch recèle un nombre important de symboles religieux dont la signification, que ce soit celle de chaque élément ou celle de l'ensemble, ne devait pas être facilement accessible aux habitants de Palairac qui fréquentaient, assidûment ou non, les offices religieux ces 300 dernières années. Composée essentiellement d'agriculteurs ou de mineurs, souvent ouvriers de passage, cette population n'avait pas la compétence requise pour interpréter cette peinture. Rappelons que celle-ci se trouve dans la chapelle Nord, sous la voûte, dans un endroit où peu de personnes pouvaient facilement la distinguer. Même si la culture religieuse de nos ancêtres était plus complète que celle que nous avons aujourd'hui, elle se limitait essentiellement à la connaissance de la vie des personnages de la Religion Catholique (Christ, Saints, ...) et au contenu des sermons et paroles d'évangiles que leur curé était astreint à leur faire. En restant dans le domaine religieux, le corpus nécessaire à sa compréhension n'était vraiment pas donné à tout le monde. Dès lors à qui pouvait bien s'adresser cette peinture ?
Nous partirons sur le principe que la peinture est un ensemble allégorique composé de symboles. La croix et les autres représentations ne sont pas des éléments à prendre en tant qu'objets, mais des symboles désignant une ou plusieurs entités dont ils sont la représentation. Ce n'est pas comme la statue de Sainte Germaine de Pibrac qui s'interprète directement par ses détails sans ambiguité : mouton, roses, tablier, ... (encore que plusieurs Saintes sont dotées de ces attributs...) Un temple est représenté, identifiable par ses colonnes et son fronton triangulaire. Le triangle équilatéral doté d'un oeil est une figure assez courante : la Sainte Trinité (les 3 côtés) et son regard absolu et omniscient. Le rayonnement des côtés du triangle avec les nuées l'entourant confirme cette interprétation. Le fond jaune d'or du tympan correspond à la gloire de la Lumière Divine et à sa diffusion.
Le temple s'identifie avec celui de Salomon. Pour les Israélites, c'est le Lieu de Rendez-vous. Pour les chrétiens, le Christ représente un nouveau temple avec lequel tous les peuples ont rendez-vous. Au départ, selon la Bible, pendant l'Exode, le Temple était une tente rectangulaire constituée de plusieurs pièces consécutives dont la dernière était le Saint des Saints, encore appelé Tabernacle. Dans ce Tabernacle était conservée l'Arche d'Alliance contenant elle-même les Tables du Témoignage (les Tables de la Loi avec les dix commandements).
Le Temple construit par Salomon à Jérusalem avait la même disposition que le Temple itinérant en toile. L'intérieur du Temple représenté sur la peinture montre ces Tables de la Loi. Tous les objets visibles dans le Temple sont inscrits dans un espace carré décentré par rapport aux colonnes, ce qui pourrait indiquer que cet espace correspond au Tabernacle (qui était carré et décentré dans le Temple). Les colonnes que fit construire, à l'extérieur du Temple, Salomon, Jakin (Jachin), "il établit fermement", et Booz (Boaz), "en lui la force", correspondraient, mais pas de manière sûre, aux deux colonnes noires et blanches. La Bible ne donne cependant pas d'indication de couleurs à ces deux colonnes Jakin et Boaz. Même dans le cas où on associe le Temple représenté sur la peinture à un tabernacle d'église, ces couleurs opposées des colonnes ne trouvent pas de signification probante. Le tabernacle est un petit édifice ressemblant à un temple, et pour cause, pour la conservation des osties de l'Eucharistie dans le Ciboire, symbole de la Nouvelle Alliance, se substituant à l'Ancienne.
En considérant le Temple peint comme le Temple de Salomon, les Tables de la Loi, le Calice et l'Arche d'Alliance (la "boite") en seraient les éléments principaux. Si ces Tables sont visibles, c'est que l'Arche a été ouverte pour en permettre leur révélation. Cependant l'Arche dessinée ne correspond pas à sa description biblique. Est-ce bien elle ? Seules les visions d'Anne Catherine Emmerich donnent une signification possible, concrète et autre à cette boite, de même qu'à la présence simultanée des Tables de la Loi et du Calice de la Cène dans le Temple de Salomon. Il est vrai qu'en considérant tous ces objets uniquemment comme des symboles, leur présence simultanée ne posent aucun problème et c'est ce à quoi, encore une fois, nous nous limiterons. Les Tables du Témoignage sont d'identification sûre. "Lorsqu'il eut fini de parler avec Moïse sur la montagne du Sinaï, il lui remis les deux tables du Témoignage, tables de pierres, écrites du doigt de Dieu." Exode 31,18. La Loi est la liste des dix commandements donnés à Moïse sur le mont Sinaï. Ils s'appellent le Décalogue :
"I. Tu n'auras pas d'autres dieux en dehors de moi. II. Tu ne te feras pas d'image taillée, ni aucune figure de ce qui est en haut dans le ciel, ni de ce qui est en bas sur la terre, ni de ce qui est dans les eaux sous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant elles et tu ne leur rendras pas de culte ; car moi, je suis Yahweh, ton Dieu, un Dieu jaloux qui punit l'iniquité des pères sur leurs enfants, sur la troisième et la quatrième génération pour ceux qui me haïssent, mais faisant miséricorde jusqu'à mille générations à ceux qui m'aiment et gardent mes commandements. III. Tu ne prendras pas en vain le nom de Yahweh, ton Dieu, car Yahweh ne laisse pas impuni celui qui prend son nom en vain. IV. Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est un sabbat en l'honneur de Yahweh, ton Dieu ; tu ne feras aucun travail, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l'étranger qui est dans tes portes. Car pendant six jours Yahweh a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent ; mais il s'est reposé le septième jour ; c'est pourquoi Yahweh a bénit le septième jour et l'a sanctifié. V. Honore ton père et ta mère, afin que tes jours durent longtemps dans le pays que te donne Yahweh, ton Dieu. VI. Tu ne tueras point. VII. Tu ne commettras pas d'adultère. VIII. Tu ne voleras pas. IX. Tu ne déposeras comme témoin mensonger contre ton prochain. X. Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son boeuf, ni rien de ce qui appartient à ton prochain."
Les Tables de la Loi marquent l'Alliance entre Dieu et son Peuple (les Hébreux). On nomme aujourd'hui cette Alliance, l'Ancienne Alliance, par opposition à la Nouvelle établie par Jésus Christ, entre Dieu, son Père, et le genre humain (tous les hommes sans exception). Les Tables représentées sont donc le symbole de cette Ancienne Alliance. Au point de vue des Ecritures, cette Alliance se rapporte à tout l'Ancien Testament. Par contre, il n'y a aucune explication au fait que seuls soient bien visibles les numéros VI, VII, VIII des commandements. Le concepteur a-t-il voulu insisté particulièrement sur ceux-ci ? C'est peu probable. Placées derrière le Calice, les Tables révèlent la volonté de l'inventeur de l'image de marquer la prédominance de la Nouvelle Alliance (cf. plus loin) sur l'Ancienne.
A l'arrière des Tables du Témoignage se trouvent l'ancre et la croix croisées en X. Elles forment une assise sur laquelle s'appuie le reste de la composition. En écartant sa signification directe d'instrument de la Passion, mais en la considérant comme symbole, la croix est une image forte de la Foi Chrétienne. La croix représentée désigne ainsi une des trois vertus théologales. La vie de tout chrétien est subordonnée au respect de certaines règles dont les dix commandements constituent une base. Les règles morales peuvent être réparties sur deux plans :
horizontal : ce sont les vertus cardinales, voulant dire "axiales", au nombre de quatre : Force, Justice, Prudence et Tempérance. La croix en est aussi une représentation, vertical : ce sont les vertus théologales, rapprochant l'Homme de Dieu, de sa condition divine. Elles sont au nombre de trois : la Foi, l'Espérance et la Charité.
Les vertus théologales sont d'une approche moins aisée que les vertus cardinales et sont génératrices d'une progression spirituelle en suivant un chemin qui mène à Dieu, dont elles émanent. Elles induisent ainsi une notion "d'élévation", de "quête", tout-à-fait compatible avec la quête du Graal et la notion de Chevalier associée. Chacune des vertus repose ou se développe sur d'autres : dans le cas de la Charité, ce sont la Bonté, la Bienveillance et la Compassion. La Foi repose sur la Vérité et l'Espérance sur la Paix, la Patience. Elles correspondent aux enseignements du Christ signifiés par ses paroles : "En vérité, je vous le dis..." et "Que la paix soit avec vous". Enfin, pour terminer, les vertus ne se racontent pas, elles se vivent. Si, effectivement, la croix se termine en pointe d'épée, l'hypothèse chevaleresque peut s'en trouver confirmée.
L'ancre est un symbole de stabilité, de sécurité. Par extension, selon l'épître aux Hébreux 6, 18-20 (attribué faussement à Saint Paul ?), elle devient le symbole de l'Espérance. Le concepteur de la peinture a donc croisé en X deux des vertus théologales en fond de composition. La troisième, la Charité, est souvent représentée par la couleur rouge, le sang et le coeur qui lui est associé. Elle trouve son expression dans le sang versé par le Christ pour la Rédemption de l'Humanité. Le fond de la peinture de couleur rouge pâle (rose) et le calice, avec son sang non visible, mais bien présent, matérialisent par conséquent cette Charité. Dans ce sens, le Saint Calice exposé serait bien le Saint Graal qui a reçu, physiquement et directement, sans le sacrement d'Eucharistie, le sang de Jésus Christ. Comme il se doit, en tant que vertu sur laquelle les autres s'articulent et qui prédomine sur les autres, elle figure en fond et à l'avant-plan de la composition, au coeur de l'édifice. Le Calice se double d'une autre signification, elle-même mise à l'avant-plan : il marque la Nouvelle Alliance établie par l'institution de l'Eucharistie entrainant la Rédemption du Genre Humain et la promesse d'une vie éternelle par la Résurrection. Cette Nouvelle Alliance est révélée dans le Nouveau Testament.
En bas de la peinture, enroulé et écrasé par tous les objets présents, le serpent est une allégorie du Péché Originel, du Mal qui a gagné l'Homme dans le Jardin d'Eden. Il y a aussi le mal qui le guette au quotidien et qui constitue les péchés qu'ils soient véniels ou capitaux. Cette lutte permanente entre le bien et le mal trouve probablement sa représentation dans les couleurs noires et blanches des colonnes du Temple.
En conséquence, et toujours par apport du Christianisme, ce Temple est une allégorie de l'Homme (sans distinction qu'il soit homme ou femme). Son corps est le temple de l'âme, émanation du Père Céleste. L'agent spirituel anime la créature (la construction) comme l'oeil dans le triangle du tympan*. L'Homme, par son âme, avec son esprit et son corps, a le libre choix entre le bien et le mal, entre les colonnes noires et blanches, piliers de son existence. Le coeur, l'intérieur, du Temple montre la Voie qui lui est offerte pour transcender cette existence ici-bas.
En résumé, le ou les concepteurs de la peinture ont représenté l'Homme, créature de Dieu, ses choix d'existence possibles et le but que la création lui a fixé pour qu'il retrouve la Paix des Origines. Sa démarche, reposant sur la lutte contre le mal, par observance de l'Ancienne et de la Nouvelle Alliance, en passant par la pratique des vertus théologales, lui redonnera l'état Adamique qu'il a perdu par la Chute.
Vue ainsi, la peinture de Palairac est un paradigme étonnant d'une philosophie chrétienne et de son but de l'existence humaine**.
Certaines particularités de cette peinture ne trouvent toutefois pas de signification dans cette interprétation religieuse, comme la numérotation hétérogène des Tables de la Loi, la boule rouge et ses ombres ou projections de la même couleur...
PS : une intéressante analyse de la fresque a récemment été faite sur le site Graal.over-blog.net
L'Homme, Temple de Dieu
Plusieurs fois dans ce site l'interprétation religieuse suivante de la fresque a été proposée au lecteur : la croix est le symbole de la Foi, l'ancre celui de l'Espérance, le rouge et le sang du calice ceux de la Charité. Ce sont les trois vertus théologales qui permettent de vaincre avec l'aide des deux Alliances le serpent, symbole du mal ou du péché originel. En voici le développement.
* Saint Paul ne dit-il pas dans 1 Corinthiens 3,16-17 : "Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu'un détruit le temple de Dieu, celui-là, Dieu le détruira ; car le temple de Dieu est sacré, et ce temple c'est vous." Jacob Böhme fait souvent référence à cette qualité de Temple de Dieu qui caractérise l'Homme.
Pour terminer, il semblerait que cette philosophie et le mobilier d'époque baroque de l'église soient très inspirés par la philosophie chrétienne de Jacob Böhme, théosophe allemand du début du XVIIème siècle (cliquer sur le lien pour avoir la page spécifique).
** On ne peut cacher que la philosophie représentée, bien que fondée sur la religion chrétienne, peut paraître quelque peu "hétérodoxe" par rapport à la position de l'Eglise de Rome, au clergé détenteur unique des clés de la Rédemption. La voie d'accomplissement symbolisée marque la nécessité d'un travail sur soi, pour atteindre, apparemment dès maintenant, la réintégration promise aux Justes au Jugement Dernier. C'est une voie intérieure qu'on nous propose, qui permet de révéler, et faire aboutir, l'étincelle divine qui est en nous. Le Calice dessiné à l'avant-plan montre, outre une référence à l'Eucharistie donnée par le prêtre, un Christ Intérieur à l'Homme et semble inciter à suivre sa Parole, à vivre intérieurement sa Passion et à le recevoir aussi, voire plutôt, directement. L'enseignement et les sacrements extérieurs ne sont valables que si celui qui les administre et celui qui les reçoit sont effectivement pénétrés de l'Esprit de Dieu. Jacob Böhme dans son traité De la Régénération s'exprime ainsi : "...Personne ne peut pardonner les péchés que Dieu : la bouche du prêtre n'a point la rémission dans la propre puissance ; L'Esprit du Christ l'a dans la voix de la bouche du Prêtre, pourvu qu'il soit lui-même un Chrétien..." "...Que si le prédicateur est un prédicateur mort... alors c'est le diable qui prêche, et c'est aussi le diable qui écoute ...[ dans ce cas] le monde est devenu une caverne de brigands, où il n'y a rien d'autre tant dans les prédicateurs que les auditeurs, que de pures moqueries, des injures, des medisances, des démèlés et des entrerongements pour la seule écorce. Mais dans le Saint Docteur (le prêtre digne de ce nom) c'est le Saint Esprit qui enseigne, et dans le pieux auditeur c'est l'Esprit de Christ qui écoute ..." "... le Saint a son temple en soi, où il entend et enseigne : mais la Babel a une amas de pierre, où elle entre pour faire l'hypocrite et paraître avec de beaux habits ..." "... Mais le Saint a son temple partout avec soi et en soi : car il marche et il s'arrête, il couche et il est assis dans son temple, il est dans la vraie église Chrétienne, dans le temple de Christ ..." "... Un vrai Chrétien apporte son temple dans l'assemblée : son coeur est le véritable temple, où on doit exercer le service divin ; quand j'irais mille ans au temple et toutes les semaines à la cène ; quand je me ferais donner tous les jours l'absolution ; si je n'ai pas Christ en moi, tout cela n'est que fausseté et une fiction inutile, un pur amusement Babylonique, et il n'y a point de pardon des péchés ..." On pourra rétorquer que Jacob Böhme était protestant (ce qui n'est pas vrai : il avait eu une éducation protestante) et que les prêtres catholiques ne peuvent avoir ces défauts puisqu'ils ont reçu l'Esprit à chaque étape de leur ordination. Bien sûr un coup de "baguette magique" et les voilà exemptés de fournir tout effort ... Non, Böhme s'adresse peut-être principalement à eux. De même, faut-il aussi tenir compte, toujours dans 1 Corinthiens, 13, de ce que dit Saint Paul sur la Charité, à la suite des dons spirituels, et qu'il faut peut-être entendre comme étant la "Grâce" ou plutôt "Sagesse" ou don de Dieu ? En ce sens, cette Charité dériverait du "Xharis" grec et nom du "Caritas" latin. Le signe X formé par la Foi et l'Espérance représenterait cette "Grâce" ou "Charité" : "... Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la Charité, cela ne me sert de rien..."